Serigne Saliou Guèye : « Ce référendum ressemble à une élection présidentielle »

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À quelques heures du dépouillement du scrutin qui a débuté ce 20 mars à 8 heures, Serigne Saliou Guèye, journaliste au quotidien Le Témoin, analyste politique, décrypte pour Seneweb les conséquences politiques de ce référendum.

Que peut-on retenir essentiellement de ce référendum ?

On peut dire que jamais dans l’histoire politique du Sénégal post-indépendance, une consultation référendaire n’aura suscité autant d’engouement et de passion, mais aussi de haine. Pas parce que le projet de réformes constitutionnelles est d’une importance majeure ou mineure, mais parce que l’esprit de cette consultation est biaisé, dévoyée et dépouillée de sa quintessence. Vu les discours distillés par-ci, par-là par le courant du « oui » et celui du « non », on a l’impression que l’on convoque le peuple pas pour lui demander d’exprimer sa position sur une question à choix binaire (oui ou non), mais pour lui demander d’exprimer un vote de confiance ou un vote de défiance pour ou contre le président de la République, Macky Sall. Ainsi le référendum, tout en gardant son objet principal, est détourné de son objectif soit pour renforcer soit pour affaiblir la légitimité du président de la République et de sa majorité.

Si certains politiciens ont transbahuté des sacs de riz estampillé « oui » de maison en maison et distribué à tour de bras des liasses d’argent comme l’a reconnu le député Moustapha Cissé Lo, si le président de la République tout comme les partisans du « non » ont pérégriné de capitale religieuse en capitale religieuse pour solliciter des consignes de vote trivialement appelé « ndigël », si le chef de l’État a procédé opportunément à des inaugurations de centrale électrique et de route bitumée et fait étalage de son bilan économique, si le président de l’Assemblée nationale, Moustapha Niasse, a procédé à des dons d’ambulance, c’est parce que ce référendum a quitté le champ de la consultation populaire pour se muer en une élection aux couleurs présidentielle ou locale. Quand on regarde les affiches publicitaires du courant du « oui », on constate que l’image présidentielle toute souriante est mise au premier plan. Aucune information sur les réformes, substance du référendum. Ce qui veut donc dire en communication visuelle qu’on cherche à attirer l’attention des gens plus sur la personne de l’auteur et « proposeur » des réformes que sur les réformes elles-mêmes. Quand certains responsables politiques du pouvoir apposent leur image à côté de celle du président sur certaines affiches disséminées dans leur localité, c’est parce qu’ils donnent à cette consultation populaire la dimension d’une élection locale où chacun cherche à se valoriser. Quand les « nonistes » parlent d’une démission impérative du président de la République en cas de rejet des réformes, c’est parce qu’ils considèrent ce référendum comme une élection où se joue la légitimité populaire du président de la République.

La campagne référendaire, qui a duré officiellement une semaine, a débridé les tensions et attisé les haines entre les deux blocs antagonistes au point de déboucher sur une violence quasi mortifère. Des propos grossiers, des algarades injurieuses et des insanités distillées à travers les médias, des coups de pistolets tirés, des armes blanches et des gourdins bien sculptés brandis, des voitures caillassées, tout y passe. Un tel scénario laisse penser que nous vivons la passion d’une élection présidentielle.

On aurait dû éviter cette fracture entre Sénégalais si l’initiateur des réformes avait fait au préalable preuve de plus d’ouverture à l’endroit de ceux qui s’opposent à son projet réformiste. Mais nous espérons qu’au-delà de ces impairs qui ont terni l’esprit et l’importance de ce rendez-vous populaire, la passion et l’intérêt qui ont accompagné la campagne référendaire permettront aux votants d’effectuer un vrai choix rationnel entre le « oui » et le « non ».

Quelles seront les conséquences politiques d’une victoire du Oui ?

Au soir de ce 20 mars, forcément le « oui » ou le « non » sortira vainqueur. Si le « oui » gagne avec une marge étriquée ou même en deçà du score des 65 % de Macky Sall à la dernière présidentielle, certes les réformes passeront parce qu’il y a l’onction démocratique, mais, au plan politique, la légitimité du chef de l’État risque d’en souffrir. Il aura compris, après quatre années d’exercice du pouvoir, que nonobstant son programme économique basé sur le PSE, certains Sénégalais qui avaient voté pour lui en 2012 lui ont tourné le dos, faute de voir leurs besoins être pris en charge par sa politique. Alors il n’est pas à exclure que le président procède à un remaniement ministériel et il y aura inévitablement des dommages collatéraux puisque tout responsable politique qui aura perdu sa localité sera durement sanctionné comme cela a été le cas lors des locales. Et un tel scénario risque de peser lourd sur les législatives de 2017 voire la présidentielle de 2019. En sus, le président passera à la structuration de son parti afin de procéder à une redistribution des rôles et postes de responsabilité.

Mais au cas où le « oui » triompherait, ce mécanisme de légitimation populaire qu’est le référendum transmutera le lien entre le peuple et le président Sall d’un vote de confiance plébiscitaire en un sacre républicain. Ainsi le président renforcé pourra dérouler son programme économique, aborder sereinement les législatives en vue et envisager avec confiance sa réélection en 2019. Parallèlement l’opposition en état de collapsus doit revoir son offre politique et affiner une nouvelle stratégie unitaire pour essayer de faire face au président lors des échéances futures.

Et si le Non l’emportait ?

En cas de victoire du « non », le président n’aura plus cette légitimité pour diriger un peuple qui l’a rejeté après l’avoir porté au pinacle il y a quatre ans. Éthiquement, il lui sera difficile d’être à la tête d’un pays dont la majorité électorale lui a exprimé sa désaffection, son désamour en rejetant ses réformes. Et nécessairement, il y aura un dialogue politique entre la majorité et la minorité sorties du référendum afin de définir des plages de convergence dans la gouvernance du pays. Ce sera une obligation voire un impératif pour la stabilité du pays. La coalition Bennoo Bokk Yaakaar sera reconstruite si elle n’est pas dissoute pour faire place à une nouvelle alliance plus solide et plus compétitive. La recomposition de certains partis politiques comme le PS est tributaire des résultats du référendum. Certains dinosaures politiques seront enterrés à jamais. Même les médias n’échapperont pas aux dommages collatéraux d’une victoire du « non ». Beaucoup de journalistes qui se sont accointés manifestement avec le courant du « oui » jouent leur crédibilité avec ce référendum. Même l’honorabilité de certains guides religieux qui se sont trop impliqués dans ce référendum au point de favoriser un courant au détriment de l’autre risque d’en prendre un sacré coup.

Quelles sont les conséquences d’un fort taux d’abstention ?

Compte tenu de la tournure électorale qu’a prise cette consultation populaire et de l’intérêt suscité, il ne devrait pas y avoir un fort taux d’abstention. Mais on constate à mi-journée que la participation est encore très faible sur l’ensemble du territoire national : 15 % d’après le président de la CENA. Mais si on analyse le vote faible des militaires, lesquels ont les mêmes préoccupations que les civils, on ne peut qu’être pessimiste. Les trois référendums postcoloniaux n’ont jamais enregistré un taux de participation faible. Le référendum de 1963, qui consacre le présidentialisme fort de Léopold Sédar Senghor, avait enregistré un taux d’abstention de 5,7 %. Celui de 1970 qui instaura le poste de Premier ministre après la tempête de mai 1968 avait totalisé un taux d’abstention de 4,8 %. Le référendum de 2001, qui proposait une nouvelle constitution sous le magistère du président Abdoulaye Wade, avait enregistré un taux d’abstention un peu élevé de 34,26 %. Donc celui-ci ne devrait pas déroger à la règle. Mais au cas où le niveau de l’abstention atteindrait ou avoisinerait la barre des 50 %, ce serait une forme d’indifférence, de camouflet voire de désaveu contre principalement le président, initiateur des réformes, et contre les opposants qui n’auraient pas réussi à inciter les citoyens indécis ou indifférents à aller accomplir leur devoir civique.

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